Nomade des temps modernes
Nous sommes à l'arrêt. Nous n'entendons pas la PTU (Power Transfer Unit) se mettre en marche. Ce système est essentiel car il aide à équilibrer la pression hydraulique entre les circuits de l'appareil. Les conversations, petit à petit, se taisent. Le bruit de la machine devient inversement proportionnel à celui des activités humaines. La main du pilote se pose sur le manche et commence à le tirer, très progressivement, vers lui. Bien que le run-up, mise à plein régime des moteurs avant le décollage, ne soit pas nécessaire sur un avion de ligne, les deux turboréacteurs General Electric CF34-10E montés sous les ailes sont de plus en plus sollicités. Pendant que chacun des passagers retient son souffle, l'avion s'élance sur la piste avec une accélération continue de sa vitesse. On ressent la force décuplée de la poussée qui plaque nos corps au creux de nos sièges. Le nez se soulève, entraînant derrière lui le reste de la carlingue. L'aéronef se cabre entièrement. L'Embraer 195 décolle du tarmac.
Me voici déjà dans les airs pour un vol, d'un peu plus de deux heures entre l'aéroport Chopin de Varsovie et celui de Lyon Saint-Exupéry.
Mon voyage de soixante-quatre jours, hors de France, touche à sa fin.
Mais que dire de tout cela ?
Comment retracer ce périple sans en omettre les détails ?
Une équation impossible à résoudre.
Deux heures et trente minutes, à peine, pour résumer deux mois, soixante-quatre journées, mille cinq cent trente-six heures, quatre-vingt-douze mille cent soixante minutes, cinq millions cinq cent vingt-neuf mille six cents secondes !
Désolée, même avec la meilleure volonté du monde, je ne sais pas faire !
À chaque fois, c'est la même chose. J'ai envie de tout coucher sur la feuille blanche, de tout écrire noir sur blanc afin de ne jamais oublier. Les souvenirs s'effacent. La toponymie des lieux se perd. Les confusions apparaissent.
On ne retient que les moments intenses, ceux qui vous ont marqué à jamais. Ces instants-là resteront gravés à vie, tels des tatouages indélébiles.
Ce sont eux qui vous poussent à partir, à nouveau, vers d'autres contrées, vers d'autres horizons. Ces montées d'adrénaline, ces émotions uniques, si particulières, qui vous transpercent et vous submergent.
Le voyage vers ces destinations inconnues vous transforme. Vos cinq sens sont mis à rude épreuve. Vous goûtez de nouvelles saveurs, vous entendez de nouvelles sonorités, vous voyez de nouvelles images, vous touchez de nouvelles matières, vous prononcez de nouveaux mots.
Tout est nouveau.
Vous vous appropriez l'inconnu, à l'instant T. Cette fraction de seconde qui fait toute la différence. Après, ce ne sera plus jamais pareil. L'inconnu sera connu. Il aura marqué votre ADN. Il fera partie de vous !
Ne dit-on pas que « les voyages forment la jeunesse » ?
C'est certain : les voyages nous forment, ils me forment ; je suis sans cesse en situation d'apprentissage.
Plus j'en apprends, plus j'en découvre et plus je m'aperçois que l'étendue de mes connaissances est insignifiante.
Ma quête restera perpétuelle, tel ce zéro absolu inatteignable !
Dans quelques heures, je vais reprendre mon souffle, me réapproprier mon quotidien. Je vais tenter de mettre mon corps et mon cerveau au repos en retrouvant ma routine et mes repères.
Revoir des visages connus, réintégrer ma bulle, mon univers, je vais essayer de me poser afin de recharger, un tant soit peu, mes batteries.
Demain et après-demain, en parcourant quelques centaines de mètres tout au plus, je ne serai plus qu'une simple spectatrice.
Mon corps, momentanément immobile, dans l'un des fauteuils du théâtre de l'Adresse, situé au 2, avenue de la Trillade, ne pourra pas empêcher mon esprit de continuer à voyager !
Synthèse d'un périple de plus de 22 000 kilomètres, d'Avignon à la Corée du Sud et au Japon, du 8 avril au 10 juin 2026.
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J'ai posé mon sac à dos en Albanie, en Allemagne, en Andorre, en Arménie, en Autriche, en Belgique, au Botswana, au Brésil, au Brunéi Darussalam, en Bulgarie, au Cambodge, au Canada, en Chine, aux Comores, en Corée du Sud, en Croatie, en Écosse, en Égypte, aux Émirats arabes unis, en Équateur, en Espagne, aux États-Unis, en France, en Géorgie, en Grèce, au Guatemala, en Hongrie, en Inde, en Indonésie, en Irlande, en Israël, en Italie, au Japon, en Jordanie, au Kenya, au Laos, en Lettonie, au Liechtenstein, au Luxembourg, à Madagascar, en Malaisie, à Malte, au Maroc, à Maurice, au Mexique, au Monténégro, en Moldavie, au Myanmar, en Namibie, au Népal, au Nicaragua, en Norvège, à Oman, en Palestine, aux Pays-Bas, aux Philippines, en Pologne, au Portugal, en République tchèque, en Roumanie, au Royaume-Uni, en Russie, au Sénégal, au Sri Lanka, en Suisse, à Singapour, à Taïwan, en Tanzanie, en Thaïlande, en Tunisie, en Turquie, au Vatican, au Vietnam et au Zimbabwe.
Une longue liste, une très longue liste.
Mais derrière ces noms, il n'y a jamais seulement un pays.
Il y a une odeur de terre humide au Botswana. Une lumière particulière au Maroc. Un temple au Cambodge. Une procession en Inde. Un lac en Suisse. Un animal en Tanzanie. Un silence quelque part au milieu de la Namibie. Une assiette dont je ne connaissais même pas le nom. Un visage croisé quelques minutes et dont je me souviens encore des années plus tard.
Il y a des frontières franchies, des passeports tamponnés, des avions attrapés au vol, des trains, des bateaux, des bus bondés, des kilomètres avalés, des réveils beaucoup trop matinaux et quelques nuits beaucoup trop courtes.
Il y a surtout des rencontres.
Des gens dont je ne parlais pas la langue. Des langues que je ne comprenais pas. Des gestes qui remplaçaient les mots. Et cette étrange capacité qu'ont les êtres humains à se comprendre parfois sans parler.
J'ai changé de continent, de climat, de fuseau horaire, de monnaie, d'alphabet, de cuisine et parfois même de manière de penser.
Et pourtant, à chaque retour, la même sensation.
Je rentre chez moi avec l'impression d'avoir laissé une petite partie de moi quelque part ailleurs.
Peut-être en Arménie ou en Corée ou encore au milieu d'une route tunisienne.
Peut-être simplement dans le regard d'une personne dont j'ai oublié le prénom.
Alors, combien de pays ai-je visités ?
Je pourrais compter, additionner, établir un classement, colorier une carte, remplir une application et collectionner les petits drapeaux.
Mais au fond, le nombre m'importe de moins en moins.
Parce qu'un voyage ne se mesure pas au nombre de frontières franchies. Il se mesure à ce qu'il laisse derrière lui.
Et devant moi, il reste encore tant de blanc sur la carte, tant de noms inconnus, tant de chemins que je n'ai pas encore empruntés.
Alors je continuerai.
Je ne suis pas en train de terminer une liste ; je suis simplement en train de l'agrandir.
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